L’AZERBAÏDJAN, L'ILLUSION D'UNE ALTERNATIVE AUX HYDROCARBURES RUSSES
- Ivanie Legrain
- 10 déc. 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 déc. 2024
Le pétrole est « un don de Dieu ». Telle est la formule adoptée par le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev lors de la COP 29 en novembre. Lancer cette phrase lors d’une conférence visant entre autres à réduire la consommation mondiale d’hydrocarbures n’a rien d’anodin venant d’un pays ayant augmenté de près de 50% ses exportations de pétrole vers l’Union européenne depuis les sanctions à l’encontre de la Russie. Et ce alors même que sa propre production pétrolière est en baisse.

Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, le Vieux Continent a rapidement dû s'aligner sur les sanctions contre le Kremlin proposées par les États-Unis, notamment en matière d’énergies fossiles. Un défi complexe pour les Vingt-Sept, qui achetaient à Moscou en moyenne 45% de leurs besoins en gaz, et plus de 20% de leurs besoins en pétrole ; une dépendance plus prononcée chez certains pays comme l’Allemagne, pour qui le gaz naturel russe représentait 55% de sa consommation.
Pourtant, les Européens étaient conscients de l’instabilité d’une telle soumission aux hydrocarbures russes : entre 2006 et 2014, Moscou avait plusieurs fois mis à l’arrêt les approvisionnements en gaz de l’Union européenne en raison de tensions avec Kiev. Ainsi, au lendemain de l’attaque contre l’Ukraine, le besoin d’une stratégie d’urgence pour s’éloigner des énergies fossiles russes n’était que le résultat d’un aveuglement volontaire.
UN ACCORD EMBARRASSANT
En juillet 2022, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen signait avec Ilham Aliyev un accord de coopération dans le domaine de l’énergie, qualifiant ce dernier de « partenaire clé dans les efforts de l’Union européenne pour s’éloigner des combustibles fossiles russes ». L’accord, principalement centré sur le gaz, prévoit de doubler les exportations de l’Azerbaïdjan vers l’Europe pour atteindre les 20 milliards de mètres cubes par an en 2027 : en 2024, Bakou a ainsi augmenté de 30% ses importations de gaz vers les pays européens, et ses exportations de pétrole, de près de 50%.
Alors que les défenseurs du droit international s’inquiétaient d’un accord passé avec un dirigeant à l’origine de plusieurs milliers de morts dans le Haut-Karabagh, d’autres tiraient la sonnette d’alarme quant à la proximité d’Aliyev avec la Russie de Vladimir Poutine. Le think tank britannique Chatham House en a d’ailleurs tiré plusieurs rapports ; l’un d’eux portant notamment sur la société russe Lukoil, inscrite sur la liste des sanctions américaines, mais possédant plus de 20% du gisement Shah Deniz, le plus important gisement de gaz azerbaïdjanais.
DES RELATIONS TROUBLES AVEC LA RUSSIE
Selon Céline Bayou, cheffe du département “Russie, Europe orientale, Asie centrale, Caucase” du Ministère des Armées : « On n’achète pas à la Russie, mais la molécule est quand même russe ». Une affirmation indirectement soutenue par le président Aliyev lui-même sur le site officiel de l’Azerbaïdjan, où l’on peut lire les retranscriptions de sa rencontre avec Vladimir Poutine en août 2024 : « Bien entendu, nous coopérons dans les secteurs de l’énergie. Nous avons analysé la situation en détail, dans les secteurs du pétrole et du gaz. Nous travaillons dur dans cette direction et je suis sûre que nous continuerons à coordonner nos activités ».
Pour répondre à la forte demande de gaz de l’Union européenne, l’Azerbaïdjan a conclu un accord avec la Russie visant à augmenter ses importations afin de satisfaire la demande intérieure du pays. Mais cet échange “gaz azerbaïdjanais en Europe, gaz russe en Azerbaïdjan” serait, selon l’organisation non gouvernementale Global Witness, un stratagème servant à acheminer des énergies fossiles russes sur le Vieux Continent.
« L’Azerbaïdjan était censé remplacer la Russie dans l’approvisionnement énergétique de l’Europe, mais il agit en réalité comme une porte dérobée permettant d’inonder l’UE » – Jonathan Noronha-Gant, Global Witness
À peine quelques mois après l’invasion de l’Ukraine, les exportations de pétrole brut azéri vers l’Europe ont connu une augmentation de 49,9%. Pourtant, les rapports de l’Azerbaïdjan démontrent une baisse de la production pétrolière du pays d’au moins 45 000 barils par jour. Selon Global Witness, cette contradiction s’explique par la relation qu’entretient la Russie avec certaines sociétés azerbaïdjanaises comme la Compagnie pétrolière nationale SOCAR. En 2023, celle-ci a recensé un achat de pétrole brut à la société russe Lukoil pour 1,5 milliard de dollars. Un chiffre inconnu pour les années 2022 et 2024, mais qui laisse planer le doute quant à un potentiel détournement de pétrole russe par le pays du Caucase.

L’ONG constate aussi des achats de pétrole brut russe par la raffinerie azerbaïdjanaise STAR pour produire des carburants : durant les trois premiers mois de l’année 2024, plus de 90% du pétrole utilisé par celle-ci provenait ainsi de Russie. Alors que le Vieux Continent est devenu le premier acheteur de produits STAR et engloutit plus de 75% de ses exportations, de nouveaux rapports témoignent d’un accord entre la raffinerie et Moscou afin de recevoir 200 000 barils de brut russe par jour.
UNE FAILLE DANS LES SANCTIONS ?
1,1 milliard d’euros de recettes fiscales. C’est ce que l’Union européenne aurait rapporté à Moscou en 2023 grâce aux importations de produits raffinés utilisant du pétrole russe, selon une enquête de Global Witness. « Pour le Kremlin, cela représente suffisamment d’argent pour acheter 60 000 drones Shahed utilisés pour bombarder des villes et tuer des civils à travers l’Ukraine ». Parmi les raffineries achetant du brut russe identifiées par l’ONG, celles de l’Azerbaïdjan figurent dans le haut du classement, aux côtés de sociétés indiennes comme Vadinar, détenue à 50% par l’entreprise russe Rosneft. Concrètement, ces raffineries utilisent entre 20 à 90% de pétrole brut russe qu’elles “blanchissent” en le transformant en carburants avant de le vendre à l’Union européenne. Ce processus, complexe à retracer, permet à la Russie de contourner les sanctions occidentales.
Les Européens avaient déjà été informés des techniques mises en place par le Kremlin : en octobre, une enquête du Monde révélait l’existence d’un système d’extinction des transpondeurs permettant à la Russie de transborder son pétrole en mer hors des radars. Pourtant, pétrole et gaz russe continuent d’affluer sur le Vieux Continent. Si certains dénoncent la complicité des pays comme l’Inde dans le transport d’hydrocarbures russes vers l’Union européenne, le cas de l’Azerbaïdjan est lui quasiment absent du discours médiatique. Une omerta favorisée par l’accord passé entre les Vingt-Sept et le pays du Caucase, qui permet à ce dernier de poursuivre ses activités. L’ONG Global Witness a ainsi sollicité plusieurs entreprises européennes au sujet de leur participation dans l’importation de produits pouvant inclure du gaz et pétrole russe, sans réponse.
Comments